Un
Devoir d'honneur
Nous n'avons sollicité ni "amnistie" ni pardon pour les prisonniers politiques qui ont été les victimes de l'ancien régime. Nous avons exigé notre droit à la liberté, par la lutte et la révolution, pour les centaines d'hommes et de femmes courageux et fidèles qui ont souffert dans les prisons et les forteresses, parce qu'ils ont lutté pour la liberté du peuple, pour la paix et pour le socialisme, contre la dictature sanglante des impérialistes criminels. Ils sont maintenant tous libérés. Et nous sommes à nouveau prêts pour la lutte.
Ce n'est pas les Scheidemann[1]
et leurs alliés bourgeois avec à leur tête le Prince Max von Baden qui nous
ont libéré ; c'est la révolution prolétarienne qui a ouvert toutes grandes
les portes de nos cellules[2].
Mais une autre catégorie
d'infortunés habitants de ces lugubres demeures a été complètement oubliée.
Jusqu'ici personne n'a pensé aux êtres pâles et maladifs qui souffrent derrière
les murs des prisons pour expier des délits mineurs.
La révolution
prolétarienne doit maintenant éclairer la sombre vie des prisons par un petit
acte de pitié, elle doit écourter les sentences draconiennes, abolir le système
disciplinaire barbare (détention en chaînes, châtiment corporel), améliorer
les traitements, les soins médicaux, les rations alimentaires, les conditions
de travail. C'est un devoir d'honneur !
Le système
pénal existant, tout imprégné de l'esprit de classe brutal et de la barbarie
du capitalisme, doit être totalement aboli. Une réforme complète du système
d'accomplissement des peines doit être entreprise. Un système complètement
nouveau, en harmonie avec l'esprit du socialisme, ne saurait être basé que sur
un nouvel ordre économique et social. Tous les crimes, tous les châtiments,
ont toujours en fait leurs racines implantées dans le type d'organisation de la
société. Cependant, une mesure radicale peut être mise en oeuvre sans délai.
La peine capitale, la plus grande honte de l'ultra-réactionnaire code pénal
allemand, doit être immédiatement abolie[4].
Pourquoi donc y a-t-il des hésitations de la part de ce gouvernement des
ouvriers et des soldats ? Ledebour, Barth, Däumig[5],
est-ce que Beccaria[6], qui dénonçait il y a
deux cent ans l'infamie de la peine de mort, n'existe pas pour vous ? Vous
n'avez pas le temps, vous avez mille soucis, mille difficultés, milles tâches
à remplir. Mais calculez, montre en main, combien de temps il vous faut pour
dire : « la peine de mort est abolie ». Ou est-ce que vous voulez un débat en
longueur, finissant par un vote entre vous sur ce sujet ? Est-ce que vous allez
encore vous fourvoyez dans des couches et des couches de formalités, des considérations de compétence,
des
questions de tampon approprié et autres inepties ?
Ah, que cette révolution est allemande ! Comme elle est pédante, imprégnée
d'arguties, manquant de fougue et de grandeur ! Cette peine de mort qu'on oublie n'est qu'un petit trait, isolé. Mais précisément c'est souvent que de tels
traits
trahissent l'esprit profond de l'ensemble.
Prenons n'importe quelle histoire de la grande révolution française ; prenons par exemple l'aride Mignet[7]. Quelqu'un peut-il lire ce livre sans sentir battre son coeur et son esprit s'enflammer ? Quelqu'un peut-il, après l'avoir ouvert à n'importe quelle page, le laisser de côté avant d'avoir entendu le dernier accord de cette formidable tragédie ? Elle est comme une symphonie de Beethoven portée jusqu'au gigantesque, une tempête sonnant sur les orgues du temps, grande et superbe dans ses erreurs comme dans ses exploits, dans la victoire comme dans la défaite, dans le premier cri de joie naïve comme dans son souffle final. et quelle est la situation maintenant en Allemagne ? Partout, dans les petites choses comme dans les grandes, on sent qu'on a affaire encore et toujours aux anciens et trop prudents citoyens de la vieille social-démocratie, à ceux pour lesquels la carte de membre du parti est tout, alors que les êtres humains et l'intelligence ne sont rien. Mais l'histoire du monde ne se fait pas sans grandeur de la pensée, sans élévation morale, sans nobles gestes.
Liebknecht et moi, en quittant les résidences hospitalières que nous avons récemment habitées - lui quittant ses camarades de prison dépouillés, moi mes chères pauvres voleuses et prostituées dont j'ai partagé le toit pendant 3 ans et demi - nous leur fîmes ce serment, tandis qu'ils nous suivaient de leurs yeux pleins de tristesse, que nous ne les oublierions pas !
Nous exigeons que le comité exécutif des conseils d'ouvriers et de soldats allège immédiatement le sort des prisonniers dans toutes les institutions pénales d'Allemagne !
Nous exigeons l'élimination de la peine de mort du code pénal allemand !
Des rivières de sang ont coulé en torrents pendant les quatre ans du génocide impérialiste. Aujourd'hui chaque goutte de ce précieux liquide devrait être conservée respectueusement dans du cristal. L'énergie révolutionnaire la plus constante alliée à l'humanité la plus bienveillante : cela seul est la vraie essence du socialisme. Un monde doit être renversé, mais chaque larme qui aurait pu être évitée est une accusation ; et l'homme qui, se hâtant vers une tâche importante, écrase par inadvertance même un pauvre ver de terre, commet un crime.
Titre original : Eine Ehrenpflicht. Notes de Démocratie Communiste.
[1] Philip Scheidemann, dirigeant du SPD favorable à la guerre, avait intégré en octobre 1918 le gouvernement impérial dirigé par le prince Max von Baden.
[2] Rosa Luxemburg n'avait elle même été libérée par la révolution que le 8 novembre 1918.
[3] Les Hohenzollern était la dynastie régnant sur l'empire allemand. Il s'agit en l'occurrence de Guillaume II, le kaiser qui venait d'être chassé par la révolution.
[4] La peine de mort ne fût en fait abolie en Allemagne que bien plus tard : en 1949 pour la RFA, en 1987 pour la RDA.
[5] Georg Ledebour, Emil Barth et Ernst Däumig : membres de l'USPD qui avaient des postes dans la nouvelle direction de l'Allemagne.
[6] Cesare Beccaria (1738-1794), philosophe italien.
[7] François-Auguste Mignet (1796-1884), auteur d'une Histoire de la révolution française.